Dominique Paillard, écrivain conseil.
Conte de Noël

Fait d’hiver !

Publication - Estey Malin - Spécial Noël 2008

mardi 9 décembre 2008 par Dominique Paillard

Les années écoulées n’ont pas effacé le souvenir de cet invraisemblable événement qui, inlassablement, vient visiter le bord de ma mémoire. Difficile d’y échapper, surtout à l’approche des fêtes de Noël.

Je me souviens très bien de cette fin d’année 63. Ma fille unique rentrait tout juste dans sa douzième année et, idée pour le moins déconcertante pour son âge, elle avait formulé le désir de recevoir en cadeau de Noël, une poupée. « S’il te plaît, maman, ma toute dernière… », m’avait-elle implorée avec ses yeux de chien battu. Ce subit intérêt pour un jouet en matière plastique, revêtu de fanfreluches et de bouts de tissus, m’avait profondément désespérée et propulsée dans un état d’incompréhension et de questionnement ininterrompu. Inutile de préciser que je m’étais bien gardée de lui communiquer mon opinion à ce propos.

Finalement, attendrie par la force de persuasion de ma fille, j’envisageais de me libérer au plus vite de cet achat, quand une petite voix intérieure me suggéra de le différer. Jusqu’au dernier moment, j’ai espéré que ma fille reviendrait sur son choix, mais hypnotisée par son désir, elle se laissait porter par les sensations d’un plaisir à venir. Encore une fois, je succombai à son enthousiasme, mais personne ne pourrait témoigner de ma faiblesse, ce qui, il faut bien l’admettre, était plutôt agréable.

J’attendis la veille de Noël pour me procurer la fameuse poupée. J’ai dû arpenter des kilomètres de trottoirs, explorer les recoins de nombreuses vitrines surchargées d’objets, plus inutiles les uns que les autres, avant de trouver la boutique qui exposait un article original : La poupée « gourmande ». La vendeuse prit le temps de faire l’éloge de ce nouvel article qui, selon ses propres termes : « Allait révolutionner le monde du jouet ». Étonnant ! Sur la boîte, on pouvait lire : Victoria mâche et avale avec plaisir tous les aliments en plastique que vous lui donnerez ! Quelle affaire ! pensais-je, sans donner plus de crédit à cette publicité.

Le 25 décembre au matin, en ouvrant minutieusement la boîte de son unique présent, ma fille poussa un cri de satisfaction qui se diffusa instantanément dans le modeste deux pièces que nous partagions.

J’ai vu le jour sur une table froide… en acier, me semble-t-il. L’assemblage n’en finissait pas !

Et maintenant, voici des semaines que je suis dans le noir. Immobile. J’enrage ! Coincée entre quatre parois rigides, j’entends des voix. On me transporte et, parfois, on me fait tomber. J’ignore où je suis, où je vais et comment je suis. Que mes yeux soient grands ouverts ou fermés, il n’y a aucune différence pour moi : je baigne dans un jus d’encre noire. Je suis liée de partout et il m’est impossible de me mouvoir à l’intérieur de cette ignoble boîte ; j’ai même quelques épingles plantées dans différents points stratégiques de mon corps en matière synthétique. À croire que l’on veut me faire du mal. Le seul mouvement que je puisse exécuter se limite à ouvrir et fermer la bouche, mais rassurez-vous, aucun son n’en sort. Dois-je avouer qu’au fil des heures, j’éprouve comme un plaisir mécanique à mâcher et à avaler de l’air renfermé ?

Elle arracha la poupée à son habitacle cartonné et s’empressa de l’examiner sous toutes les coutures. Son excitation était à son comble. « Elle est belle ! » me lança-t-elle, les yeux pétillants de bonheur. Quand elle découvrit les fonctions inattendues dont était équipée la fameuse poupée, elle rechercha avec empressement le bouton « marche ». Puis, impatiente de découvrir l’effet produit, elle se hâta de la gaver avec le film plastique dont elle avait été soigneusement emballée.

Soudain, la lumière jaillit. Je suis éblouie ; j’entends un cri ; je suis secouée. C’est vraiment désagréable ! Je suis tripotée, habillée, déshabillée. Je n’en peux plus. J’ai faim.

Et comme si j’avais été entendue, comme par miracle, je reçois dans ma bouche de la nourriture, ma nourriture. Mécaniquement, je mâche et j’avale tout le plastique avec lequel on me gave. Jamais je ne me sens rassasiée. Encore, encore, encore… Plus rien ! Alors la rage m’envahit, mon visage se crispe. D’un bon, j’attaque ! Et je me délecte en dévorant passionnément une bouchée de fins filaments.

Je vis les yeux bleus de la poupée virer au noir et ses sourcils se froncer au point de se rejoindre. L’espace d’une seconde, j’ai cru être victime d’une hallucination. Mais à partir de ce moment-là, l’action s’accéléra : la poupée s’agrippa rageusement à la masse de cheveux de ma fille et sa mâchoire mécanique s’activa à les engloutir sans le moindre état d’âme. J’étais sidérée. Un hurlement déchira tout l’espace. Le corps de ma fille se raidit. Son regard se vida.

D’un bond, je fus sur le lieu de l’agression. Je m’emparai de la poupée qui se cramponnait à son festin et saisis la paire de ciseaux qui traînait sur la table. D’un geste déterminé, je cisaillai d’épaisses mèches de cheveux sans m’inquiéter du résultat. La poupée s’écrasa sur le carrelage, roula dans un coin de la pièce tout en continuant à mastiquer et déglutir dans le vide. Spectacle consternant.

Les cheveux hirsutes et le visage hagard, ma fille s’abandonna dans mes bras. Longtemps nous restâmes blotties, l’une tout contre l’autre, nous laissant bercer par les battements de nos cœurs redevenus réguliers.

J’entends encore des cris. Je tombe, je roule et je me stabilise. Je mâche, je mâche, je mâ…

Que suis-je devenue ?

D. P.

Ce texte fait l’objet d’une réécriture en vue d’un projet d’édition.

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