
Elle est là elle attend mais non elle n’est pas muette mais il ne faudrait pas que ça dure trop longtemps surtout empêtrée dans cette robe couvrante avec le soleil heureusement elle est encore à l’ombre mais ses clones vont bientôt réagir. Qu’est ce qu’elles ont l’air soumis ou plutôt non résigné dans leur accoutrement ou alors elles attendent le client d’ailleurs il s’éloigne il est tout au bout de la rue mais ces vêtements ça veut dire quoi exactement elles sont prudes inviolables hors du temps hors de tout elles attendent ou peut-être sont elles tout simplement assises transparentes ne se voyant pas ne regardant que devant elles le regard si près et si loin. Elle s’est mise en position de sommeil le corps inerte et l’œil flou comme un robot les membres immobiles va-t-elle s’animer sourire à l’idée d’une attente écourtée ou retomber dans un état léthargique mais bon dieu qu’attends-t-elle donc elle attend de la vie quelque chose elle attend la vie elle est peut-être enceinte avec ses seins lourds elle attendrait un enfant Toutes ces femmes assises sont là pour être punies elles ont fauté elles attendent leur châtiment les blocs de glace vont s’effondrer sur elles elles pourraient s’allier se liguer se révolter contre qui contre quoi Au fond du tableau il y a de l’espoir un petit bout de terrain noir qui tranche avec la glace alentour quoique le noir ne soit pas trop la couleur de l’espoir Devant cette maison au toit rouge c’est la maison du Maître le maître des lieux le maître de la rue le maître de ces femmes c’est lui qui les a mises sur ces chaises mais c’est dans quel pays ce soleil cette glace ces vêtements ces chaises cette rue déserte désertée des hommes des enfants des cycles des marchands ce n’est pas une rue c’est un lieu un lieu occulte occulté sculpté par le Maître elle est prisonnière une prisonnière sans chaînes juste prisonnière de son corps sa tête elle la garde pour elle et ses yeux ne disent rien ce n’est qu’une enveloppe elle est ailleurs elle ne fait même pas semblant d’être là elle n’a jamais été là finalement même son corps est ailleurs personne ne le sait il n’en saura rien les femmes en face d’elle sont pareilles elles ont l’air semblable elles se ressemblent trop et si elle avait le don d’ubiquité on pourrait dire que toutes les femmes sont la femme c’est ça c’est la femme type quelle horreur penser que toutes les femmes sont pareilles c’est ignoble ce sont des poupées de son qu’un gentil garçon a posé sur ces chaises elle n’a jamais voulu être l’idéal féminin de cet homme quelle horreur
Et pourtant c’est lui le Maître un peu de diluant il la déshabille un peu plus de diluant il la fait disparaître elle la rebelle celle qui sait qui a le savoir inné de l’homme la femme quoi
Annie
[Paul Delvaux, The Village of the Mermaids, 1942]


