Dominique Paillard, écrivain conseil.
D’ici et d’ailleurs

Le tango du retour

Publication - Estey Malin N°29 - Mars-Avril-Mai 2009

samedi 3 juillet 2010 par Dominique Paillard

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1932, La Boca.

Un, deux… un, deux, trois. Un, deux… un, deux, trois. Un, deux… un, deux, trois…

Dans la grande salle du café Caminito, tapie derrière un fauteuil capitonné, Maria Elena Ruiz observait sa mère qui donnait un cours de tango à un jeune couple du quartier.

Un, deux… un, deux, trois. Un, deux… un, deux, trois. Un, deux… un, deux, trois…

Plus tard, elle aussi, elle sera danseuse et peut-être même que le jeune et talentueux Eduardo Luis, de huit ans son aîné, acceptera d’être son partenaire.

Un, deux… un, deux, trois. Un, deux… un, deux, trois. Un, deux… un, deux, trois…

Retranchée dans l’arrière-salle du café Caminito, à l’abri des regards indiscrets, Maria Elena répétait inlassablement les pas rythmés du tango. Jusqu’à l’épuisement. Jusqu’à l’étourdissement. Jusqu’à l’évanouissement.

En ce début d’été hésitant, elle entrait fougueusement dans sa septième année.

1943, La Boca.

Un, deux… un, deux, trois. Un, deux… un, deux, trois. Un, deux… un, deux, trois…

À l’automne, Maria Elena fut admise dans la célèbre école de tango du professeur Francisco Fernando. Travail, rigueur et excellence s’imposaient et se reflétaient dans les gigantesques miroirs des salles de danse.

Un, deux… un, deux, trois. Un, deux… un,deux,trois. Un, deux… un, deux, trois…

Dans cette recherche du geste juste, Maria Elena excellait. Elle devint une élève assidue et perfectionniste. Élégante, charmeuse, un brin taquine. Un tempérament ardent. Un corps de rêve. Son nom s’inscrivait en lettres de feu au-dessus de l’entrée des théâtres de la ville.

Un, deux… un, deux, trois. Un, deux… un, deux, trois. Un, deux… un, deux, trois…

À dix-huit ans, Maria Elena s’était illustrée dans tous les concours de danse du pays et collectionnait de nombreux prix. Francisco Fernando ne hantait plus ses désirs de petite fille depuis bien longtemps. Ses partenaires se succédaient comme si aucun d’entre eux n’était capable de rayonner à ses côtés.

Et puis un jours, sans aucune explication, Maria Elena disparut.

Rongée par le chagrin, sa mère la chercha durant des semaines, sillonna tout le quartier du port, toute la ville . Désespérée, elle mourut de chagrin l’avant-veille de noël.

[ Maria Elena laissa un vide indéfinissable. Peu à peu, on s’habitua à son absence bien que régulièrement, pendant des années, on l’évoqua avec mélancolie. Détail : le détective privé chargé de la retrouver perdit rapidement sa trace aux portes de la ville.]

1961, La Boca.

Dans le quartier aux maisons colorées, en fin de journée, la rue s’animait. Des musiciens jouaient pour des couples de danseurs qui improvisaient quelques pas sous le regard connaisseur des promeneurs. La routine. Notes rythmées de l’accordéon. Pas glissés du tango.

Un, deux… un, deux, trois. Un, deux… un, deux, trois. Un, deux… un, deux, trois…

À l’angle de la rue, le café Caminito ouvrait ses portes quand, dehors, un vieil air de tango envahit tout l’espace. Intrigués, les passants tendirent l’oreille, se regroupèrent et s’interrogèrent sur sa provenance. Bientôt un murmure d’admiration embrasa la foule qui s’agglutina autour d’un couple aux allures élégantes. Une femme, comme jamais on n’en avait admiré dans le quartier, dansait. Son partenaire la guidait avec subtilité. Le couple rayonnait. Déjà, on évoquait les danseurs qui avaient fait rêver petits et grands des décennies en arrière. Les comparaisons fusaient. Et le nom de Maria Elena fut accidentellement prononcé. Qui s’en souvenait encore ? Les murmures devinrent des mots, les mots furent scandés : « Maria Elena ! Maria Elena ! Maria Elena ! »

Un, deux… un, deux, trois. Un, deux… un, deux, trois. Un, deux… un, deux, trois…

Maria Elena lança un regard de braise à la foule. Elle était enfin de retour au pays, dans son quartier, dans sa rue. Elle dansa jusqu’à la fin du jour, jusqu’au plus profond de la nuit, savourant entre deux prestations l’air salin venu du large.

Un, deux… un, deux, trois…

D.P.

Ce texte fait l’objet d’une réécriture en vue d’un projet d’édition.

Lien Estey Malin N°29-page 43


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