Ville tentaculaire, ton cœur bat encore au rythme de l’espoir.
C’est une fin de journée sensiblement identique à toutes les autres. Le trafic est lent, bruyant, nauséabond et surpeuplé de bus gris métallisé et de taxis jaunes impatients d’en terminer avec leurs courses. Assise au dernier rang de la navette J.F.K., je ressens d’étranges sensations qui me tiennent en éveil, à l’écoute d’un je-ne-sais-quoi de fascinant.
Épuisée de fatigue, il m’est impossible de rester dans l’ambiance nauséeuse de ma chambre d’hôtel. Les murs m’oppressent. J’ai besoin de voir. J’emprunte l’ascenseur qui, au terme d’une descente maîtrisée de quatre-vingt-trois étages, ouvre ses portes sur un hall froid, impersonnel. Je me précipite vers la sortie comme happée par la force étonnante de ton souffle.
J’emprunte la 7e Avenue à hauteur de la 53e Rue. Tes trottoirs grouillent de mille individus. La plupart progressent d’un pas décidé, cadencé, par vague successive formant une marée humaine impressionnante. Ils avancent, surprenants dans leur diversité et leur pathétique solitude, conscients d’évoluer dans un monde abstrait à la limite du non-sens. Je me fraie un chemin au travers de cette foule compacte et je l’imagine dans toute la complexité de son vécu.
La fatigue m’engourdit peu à peu. Je continue malgré tout mon avancée tel un robot programmé à exécuter une tâche particulière. Tes bruits me saoulent. Je lutte contre cette agression auditive, cette cacophonie de vrombissements typiquement urbains — accélérations et freinages intempestifs d’automobilistes excédés, klaxons nerveux des taxis jaunes ou sirènes stridentes des véhicules d’intervention — et qui n’a de cesse de s’amplifier aux heures de pointe.
Tu m’entraînes dans ta folle cadence et je sens battre ton pouls au plus profond de mon être. Je suis captivée. Le rythme de ma foulée m’envoûte. Plus je marche, plus j’ai le désir d’arpenter ce célèbre bitume, de cheminer jusqu’à l’épuisement, jusqu’au bout de mes émotions, au bout de mes forces. Bloc après bloc, je dévale tes avenues. À chaque pas, je m’enfonce un peu plus vers un univers déshumanisé, guidée par un sentiment oppressant d’avoir déjà vécu cet instant. À chaque pas, j’ai la sensation d’atteindre les profondeurs d’un enfer de ferraille encore fumant du traumatisme infligé. À chaque pas, j’avance, guidée par le souvenir impalpable de l’incompréhensible et du vide. Et chacun de ces pas me guide vers le point de non-retour, le Ground Zero.
De mes yeux, j’effleure ton insondable blessure. Ton immense souffrance me saisit, et je suis transpercée par l’écho de ton râle, encore si présent dans l’espace meurtri de cette profonde déchirure. Ma bouche se tord comme pour défier cette insupportable vision ; un besoin de hurler m’envahit ; seul le mutisme des mots déchire ce silence funeste. Je reste saisie d’incompréhension, en souffrance de mots. Mais il est temps de partir, de laisser derrière soi cette image stérile, de reprendre le cours de la vie d’une foulée consciente et de s’enivrer à nouveau.
J’ai le vertige, le vent du large me rafraîchit. Je suis à nouveau portée par ton énergie et fascinée par ce que tu as toujours été.
D.P.
Ce texte fait l’objet d’une réécriture en vue d’un projet d’édition.



